La gouvernance technologique : de l’angle mort stratégique au devoir fiduciaire

La gouvernance technologique : de l'angle mort stratégique au devoir fiduciaire
Score de lisibilité business 89%

60–65 % : très technique, expert / 70–75 % : business spécialisé / 80–85 % : business accessible / 90 %+ : vulgarisation grand public

 

La gouvernance technologique : de l’angle mort stratégique au devoir fiduciaire

 

Les 7 points clés de l’article :

 

  • La technologie est devenue un enjeu stratégique de premier plan – elle ne peut plus être déléguée uniquement à la DSI et nécessite une supervision au niveau du conseil d’administration.
  • Les risques technologiques sont désormais systémiques – cyberattaques, obsolescence technique et dépendance aux fournisseurs exposent les entreprises à des vulnérabilités majeures.
  • La réglementation impose une responsabilité accrueDORA, NIS2, AI Act et autres cadres européens rendent les dirigeants personnellement responsables de la gouvernance tech.
  • Les conseils d’administration manquent de compétences techniques – un déficit de littératie numérique empêche une supervision efficace des décisions technologiques critiques.
  • La dette technique représente un passif invisible – elle peut paralyser l’innovation et coûter jusqu’à 40% des budgets IT sans être comptabilisée au bilan.
  • Un comité technologique dédié est essentiel – il permet d’évaluer les risques, valider les investissements et aligner la stratégie tech avec les objectifs business.
  • La gouvernance technologique devient un devoir fiduciaire – les administrateurs doivent traiter la tech comme un actif stratégique au même titre que les finances ou les ressources humaines

 

En 2026, la technologie n’est plus un sujet que l’on peut déléguer. Elle structure désormais les chaînes de valeur, conditionne la compétitivité et expose les entreprises à des risques systémiques. Pourtant, dans la plupart des conseils d’administration européens, elle reste traitée comme un enjeu opérationnel, géré par la DSI, rarement piloté au niveau stratégique.
 
Ce décalage n’est plus tenable. Les décisions relatives au cloud, à l’intelligence artificielle, à la cybersécurité ou à la gestion des données engagent aujourd’hui la souveraineté opérationnelle des entreprises, leur exposition réglementaire et leur capacité à résister aux chocs géopolitiques. Les ignorer au niveau du conseil, c’est prendre le risque d’une vulnérabilité structurelle.


 
Conseil d'administration analysant une cartographie des dépendances technologiques sur écrans tactiles - gouvernance technologique stratégique
 

Pourquoi la gouvernance technologique est devenue un enjeu de survie

 

Des dépendances invisibles devenues critiques

 
Les entreprises européennes dépendent massivement de fournisseurs technologiques qu’elles ne contrôlent pas. Selon une étude Asterès publiée en 2025, 80% des dépenses européennes en logiciels et services cloud sont réalisées auprès d’entreprises américaines, soit environ 264 milliards d’euros par an. Cette dépendance génère près de 2 millions d’emplois aux États-Unis.
 
Plus de 70% du marché européen du cloud est capté par trois acteurs : Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud. Au-delà du volume, c’est la nature même de cette dépendance qui pose problème : elle touche des infrastructures critiques, des processus métiers essentiels et des données sensibles.
 

L’extraterritorialité du droit : une épée de Damoclès juridique

 
Les lois américaines comme le Cloud Act ou le FISA confèrent aux autorités américaines un accès potentiel aux données hébergées par des entreprises soumises à leur juridiction, y compris lorsque ces données sont stockées en Europe. Ce n’est pas un scénario théorique : plusieurs cas de suspension de services ou de restrictions d’accès imposées par des décisions politiques ont déjà été documentés.
 
La résolution du Parlement européen du 22 janvier 2026 sur la souveraineté technologique tire la sonnette d’alarme : plus de 80% des services numériques utilisés dans l’Union européenne proviennent d’acteurs extra-européens. Dans un contexte de tensions commerciales accrues, cette situation place l’Europe en position de faiblesse structurelle.
 

Des réglementations qui changent la donne

 
L’environnement réglementaire européen s’est durci. La directive NIS2, entrée en vigueur en octobre 2024, impose aux entreprises de secteurs critiques une gestion rigoureuse des risques liés à leurs fournisseurs technologiques. L’AI Act encadre le développement et le déploiement de systèmes d’IA à haut risque. Le Data Act redéfinit les règles de portabilité et d’interopérabilité des données.
 
Ces textes ne sont pas de simples contraintes de conformité. Ils redéfinissent les responsabilités des dirigeants et des conseils d’administration en matière de gouvernance technologique. Ne pas cartographier ses dépendances critiques, ne pas évaluer l’exposition réglementaire ou ignorer les risques de rupture d’approvisionnement technologique constituent désormais des manquements potentiels aux devoirs fiduciaires.
 

Ce que révèle le Baromètre VivaTech 2026

 
La troisième édition du Baromètre de la Confiance VivaTech, réalisé par OpinionWay auprès de dirigeants de sept pays, livre un constat paradoxal. D’un côté, 89% des dirigeants affichent une confiance élevée dans les technologies, avec un score en progression par rapport à 2025. De l’autre, 40% reconnaissent avoir déjà partagé des informations confidentielles avec un outil d’IA en lequel ils n’avaient pas totalement confiance.
 
Ce paradoxe est révélateur. La confiance affichée masque une méconnaissance des enjeux réels. 92% des dirigeants privilégient un partenaire technologique de même nationalité, mais cette préférence ne se traduit pas nécessairement par des décisions d’approvisionnement alignées. 63% se disent préoccupés par la perte de souveraineté, mais combien ont cartographié leurs dépendances critiques ?
 
Le baromètre montre également que 88% des dirigeants estiment que le rôle des technologies dans leur compétitivité s’est renforcé. Pourtant, les investissements restent concentrés sur l’IA (87% prévoient d’augmenter leurs budgets) et la cybersécurité (77%), sans toujours intégrer une analyse stratégique des dépendances sous-jacentes.
 

Indicateur Score 2026 Évolution
Confiance dans la tech 89/100 +2 points
Dirigeants ayant partagé des données sensibles avec une IA non fiable 40% Nouveau
Préférence pour un fournisseur de même nationalité 92% Stable
Préoccupation sur la souveraineté 63% En hausse
     
📊 80% des dépenses cloud réalisées auprès d’acteurs américains – Dépendance technologique européenne    
     

Les erreurs de gouvernance les plus fréquentes

 

Erreur n°1 : Tout déléguer à la DSI

 
La DSI gère l’infrastructure, les applications, les projets. Mais elle n’a ni le mandat ni la légitimité pour arbitrer des choix stratégiques qui engagent la résilience de l’entreprise. Choisir un fournisseur cloud, définir une politique d’usage de l’IA ou décider d’une stratégie de sortie en cas de rupture contractuelle ne sont pas des sujets techniques. Ce sont des décisions de gouvernance.
 
Déléguer ces arbitrages à la DSI revient à externaliser le risque stratégique. Lorsqu’une dépendance critique se matérialise, c’est le conseil qui en assume la responsabilité, pas le directeur des systèmes d’information.
 

Erreur n°2 : Confondre conformité et maîtrise

 
Être conforme à NIS2, au RGPD ou à l’AI Act ne signifie pas maîtriser ses risques technologiques. La conformité est un prérequis, pas une stratégie. Une entreprise peut cocher toutes les cases réglementaires tout en restant structurellement dépendante d’un écosystème technologique qu’elle ne contrôle pas.
 
La conformité répond à la question : « Respectons-nous les règles ? » La gouvernance technologique répond à une autre question : « Pouvons-nous continuer à opérer si un fournisseur critique change ses conditions, augmente ses prix ou suspend ses services ? »
 

Erreur n°3 : Décider sans cartographie des dépendances

 
Combien de conseils d’administration peuvent répondre précisément à ces questions :
 

  • Quels sont nos cinq fournisseurs technologiques critiques ?
  • Quelle est notre exposition aux lois extraterritoriales ?
  • Quel est notre plan de sortie en cas de rupture contractuelle majeure ?
  • Quelles données sensibles sont hébergées hors de notre contrôle juridique ?
     
    L’absence de cartographie des dépendances technologiques est un angle mort de gouvernance. Sans cette vision, les décisions se prennent à l’aveugle, sur la base de considérations budgétaires ou de relations commerciales, sans analyse stratégique.
     

« La gouvernance de l’IA est devenue un aspect prioritaire des responsabilités des conseils d’administration »
— Deloitte Canada
 

Ce que les conseils d’administration devraient piloter concrètement

 

1. Cartographier les dépendances critiques

 
Un conseil ne peut pas piloter ce qu’il ne voit pas. La première étape consiste à établir une cartographie précise des dépendances technologiques : infrastructures cloud, applications SaaS, fournisseurs de sécurité, prestataires d’infogérance, solutions d’IA.
 
Cette cartographie doit identifier :

  • Les fournisseurs critiques (ceux dont la défaillance paralyserait l’activité)
  • Les accès sensibles (qui peut voir quoi, où, et sous quelle juridiction)
  • Les clauses de sortie (coûts, délais, faisabilité technique)
  • Les alternatives crédibles (existe-t-il une solution de substitution ?)
     
    L’Indice de Résilience Numérique (IRN), lancé en France en janvier 2026, propose un cadre méthodologique pour quantifier ces dépendances. Des groupes comme la Caisse des Dépôts, RTE, Docaposte ou la SNCF l’ont déjà adopté pour structurer leur analyse.
     

2. Identifier les fournisseurs technologiques stratégiques

 
Tous les fournisseurs ne présentent pas le même niveau de criticité. Un conseil doit être en mesure de distinguer :

  • Les fournisseurs essentiels (dont la défaillance arrête l’activité)
  • Les fournisseurs critiques (impact majeur mais contournable)
  • Les fournisseurs importants (impact modéré)
     
    Cette classification permet de prioriser les efforts de gouvernance et d’allouer les ressources là où le risque est le plus élevé.
     

3. Évaluer l’exposition réglementaire

 
NIS2, AI Act, Data Act, RGPD : l’empilement réglementaire impose aux conseils d’administration une vigilance accrue. Les obligations de reporting, de documentation et de traçabilité ne peuvent plus être traitées comme des sujets de conformité déléguée.
 
Un conseil doit s’assurer que :

  • Les obligations réglementaires applicables sont identifiées et comprises
  • Les responsabilités sont clairement attribuées (qui fait quoi, qui contrôle)
  • Les incidents sont remontés dans les délais (24 heures pour NIS2)
  • Les audits et contrôles sont réguliers et documentés
     

4. Définir une stratégie de résilience technologique

 
La résilience ne se décrète pas, elle se construit. Un conseil doit piloter l’élaboration d’une stratégie de résilience qui intègre :

  • Des scénarios de rupture (panne, cyberattaque, changement réglementaire, tension géopolitique)
  • Des plans de continuité d’activité (PCA) testés régulièrement
  • Des stratégies de diversification (multi-cloud, solutions hybrides, fournisseurs européens)
  • Des clauses contractuelles protectrices (réversibilité, portabilité des données, garanties de service)

 

Niveau de dépendance opérationnelle Exemples de fournisseurs Impact en cas de défaillance Actions de gouvernance prioritaires
Essentiel Cloud principal, ERP, système de paiement Arrêt total ou quasi-total de l’activité Plan de sortie documenté, alternatives identifiées, supervision au niveau du conseil
Critique Solutions de cybersécurité, plateformes collaboratives Forte dégradation de l’activité, risques accrus Clauses de réversibilité, tests réguliers de continuité
Important Outils métiers secondaires, services non critiques Impact limité et temporaire Suivi contractuel standard

 
📊 87% des dirigeants augmentent leurs budgets IA – Investissements technologiques prioritaires en 2026
 

 

Questions Fréquentes (FAQ)

 

La gouvernance technologique est-elle réservée aux grandes entreprises ?

 
Non. Toute entreprise dépendante de services cloud, de solutions SaaS ou d’infrastructures critiques est concernée. La taille de l’organisation n’est pas le critère déterminant. Ce qui compte, c’est le niveau de dépendance et l’impact potentiel d’une rupture.
 

Comment convaincre un conseil d’administration de prendre ce sujet au sérieux ?

 
En traduisant les risques technologiques en impacts business : perte de chiffre d’affaires, exposition réglementaire, atteinte à la réputation, impossibilité d’opérer. Un conseil comprend le langage du risque et de la performance. La cartographie des dépendances doit être présentée comme un outil de pilotage stratégique, pas comme un rapport technique.
 

Faut-il exclure les fournisseurs américains ?

 
Non. L’objectif n’est pas l’exclusion, mais la maîtrise. Une entreprise peut continuer à travailler avec des hyperscalers américains à condition de comprendre son exposition, de cartographier ses alternatives et de négocier des clauses contractuelles protectrices. La gouvernance technologique, ce n’est pas l’autarcie, c’est la lucidité.
 

Quel est le rôle du DSI dans cette gouvernance ?

 
Le DSI reste un acteur clé, mais son rôle évolue. Il n’est plus seulement un exécutant technique, il devient un conseiller stratégique du conseil. Il doit être en mesure de présenter une vision claire des dépendances, des risques et des options. Mais les arbitrages finaux relèvent du conseil d’administration.
 

 

Chiffres Clés

 
📊 80% des dépenses cloud européennes captées par des acteurs américains (Asterès, 2025)
 
💼 2 millions d’emplois générés aux États-Unis par les achats technologiques européens (Asterès, 2025)
 
🔒 63% des dirigeants préoccupés par la perte de souveraineté technologique (Baromètre VivaTech 2026)
 
⚠️ 40% des dirigeants ont partagé des données confidentielles avec une IA non fiable (Baromètre VivaTech 2026)
 

 

Conclusion : la gouvernance technologique comme devoir fiduciaire

 
La gouvernance technologique n’est plus un sujet facultatif. Elle devient un devoir fiduciaire des dirigeants et des administrateurs. Ignorer les dépendances critiques, ne pas cartographier les risques technologiques ou déléguer aveuglément les arbitrages stratégiques expose les entreprises à des vulnérabilités systémiques.
 
Les conseils d’administration européens doivent sortir de l’angle mort. Cela suppose de poser les bonnes questions, d’exiger une cartographie précise des dépendances, de piloter l’exposition réglementaire et de construire une stratégie de résilience documentée et testée.
 
Les dirigeants doivent décider maintenant :

  • Cartographier leurs dépendances technologiques critiques
  • Identifier les fournisseurs stratégiques et évaluer les alternatives
  • Intégrer la gouvernance technologique dans les comités de risque et d’audit
  • Former les administrateurs aux enjeux de souveraineté numérique et de résilience opérationnelle
     
    La technologie n’est plus un sujet que l’on peut déléguer. Elle structure la compétitivité, conditionne la souveraineté et engage la responsabilité fiduciaire des dirigeants. Les conseils qui l’ont compris ont déjà commencé à agir. Les autres prennent un risque qu’ils ne mesurent pas encore.

 

A Lire également

Pourquoi les investisseurs deviennent beaucoup plus exigeants sur la cyber sécurité depuis NIS2

Due diligence cyber : le nouveau passage obligé des opérations de croissance externe en Europe

DVID propose une expérience e-learning qui révolutionne la cybersécurité IoT

Article written by Fabrice Clément

Advisor et Consultant auprès des dirigeants d'entreprise - Fondateur de GOWeeZ !

Cloud, intelligence artificielle, cybersécurité, données : ces décisions façonnent désormais la compétitivité et la résilience des entreprises. Pourtant, dans de nombreux conseils d’administration, la technologie reste traitée comme un sujet opérationnel, largement délégué à la DSI. Cette approche n’est plus tenable. À l’ère de NIS2, de l’extraterritorialité du droit et des dépendances numériques critiques, la gouvernance technologique est devenue un véritable devoir fiduciaire pour les dirigeants et les administrateurs. Ce que l’on observe aujourd’hui, ce n’est pas une crise technologique, mais une crise de responsabilité. Les outils ont évolué plus vite que les instances chargées de les gouverner.

Twitter
LinkedIn
Email
Cloud, intelligence artificielle, cybersécurité, données : ces décisions façonnent désormais la compétitivité et la résilience des entreprises. Pourtant, dans de nombreux conseils d’administration, la technologie reste traitée comme un sujet
La directive NIS2 marque un basculement majeur : la cybersécurité n’est plus un sujet technique délégué aux équipes IT, mais un enjeu de gouvernance opérationnelle engageant directement la responsabilité des
Comment vendre du café dans un pays où le thé règne depuis mille ans ? En misant sur le long terme, la psychologie culturelle et une vision stratégique hors normes,
La cybersécurité n’est pas née avec Internet. Elle s’inscrit dans une histoire beaucoup plus longue, faite de transmissions détournées, de crises technologiques et de gestion du risque. Du télégraphe optique
Lancer une startup en 2026 n’a jamais été aussi simple techniquement… et aussi risqué stratégiquement. Les outils permettent de créer un produit en quelques semaines, mais la majorité des échecs
Le relevé de compte d’investissement, aussi appelé capital statement, est le document clé qui permet aux investisseurs en private equity, venture capital ou SPV de suivre la performance réelle de